THE WEATHER UNDERGROUND

Cet article n’a jamais été publié.
Interview réalisée à Paris et Chicago, mai 2006.

« We will loot and burn and destroy »
(John Jacobs, membre du Weather Underground, déc. 1969)

40 ans après leur entrée dans la clandestinité, Bernardine Dohrn et Bill Ayers, ex-membres de l’organisation terroriste américaine The Weather Underground reviennent sur dix années d’une violente guerre d’usure contre le pouvoir américain.

Etats-Unis, 1969. L’embourbement américain au Vietnam bat son plein et tandis que le Napalm rase des centaines de villages en Asie, une contestation radicale s’organise à l’intérieur de l’empire. Incontrôlables, les émeutes se multiplient, culminant au mois d’octobre lorsque des centaines de manifestants se retrouvent sur les barricades des « Days Of Rage », mettant à sac le quartier des affaires de Chicago. Opposés à une guerre jugée absurde, ces jeunes transfuges du SDS (Students For A Democratic Society), membres des Black Panthers, militants féministes ou des Droits de l’Homme y répondent à l’appel des Weathermen, un groupuscule conduit par Bill Ayers et Bernardine Dohrn, deux étudiants radicaux qui prônent l’affrontement direct avec le pouvoir et réclament un retrait immédiat de l’armée engagée au Vietnam. L’ultra-gauche américaine joue à un jeu dangereux mais les espoirs se délitent devant les litres de sang qui inondent les bassins des rizières. Nombre d’organisations de gauche, traversées de questions, se disloquent à cette époque : « Le SDS a éclaté comme beaucoup d’organisations. Certains ont rejoint le parti Démocrate, d’autres ont fui vers l’Europe. Nous, nous avons choisi de fonder une organisation capable de survivre à la guerre impérialiste et aux assassinats des Black Panthers », explique Bill Ayers. Dans ce contexte insurrectionnel, l’assassinat le 4 décembre du Black Panther Fred Hampton sous les balles croisées de la police de Chicago et du FBI fait office de détonateur. Ayers et Dohrn, qui comptaient Hampton parmi leurs alliés publient une déclaration du guerre au premier semestre 1970. Sous le slogan « Bring the war home », l’organisation rebaptisée The Weather Underground promet de démonter l’empire depuis l’intérieur : « On ne voulait pas de leur guerre mais on ne voulait pas non plus aller en prison jusqu’à la fin de nos jours. La clandestinité était impérative ».

Quel était votre positionnement politique à cette époque où la gauche se soulevait dans le monde entier ?

Bernardine : Nous étions moins marqués par l’idéologie que la gauche européenne. On était comme débrayés de tout ça, on regardait le Tiers-monde, le Mozambique, l’Angola, le Vietnam, Cuba, les Tupamaros, les petites nations en proie à l’empire géant de l’époque. Techniquement, nous étions dans l’action directe qui était pour nous plus importante que l’idéologie. On ne discutait pas, on avait assez manifesté, on n’avait plus le temps de créer un parti, la situation était extrême. C’est de cette manière qu’on lisait la politique américaine.

Bill : On lisait Che Guevara, Regis Debray, Ho Chi Minh, le général Jiap, Malcom X, Ginsberg, il y avait une dominante afro-américaine, féministe et tiers-mondiste dans notre inspiration. On voulait vivre au coeur de l’empire et participer à la révolution du tiers monde, même si on était aussi très impressionnés par les partis de gauche européens et leur critique marxiste sophistiquée. Avec le recul, je crois qu’on voyait les Viet de manière romantique parce qu’ils étaient opprimés par notre puissance. On passaient des heures à leur expliquer nos actions mais ils nous demandaient : Pourquoi ne demandez-vous pas à vos parents républicains de s’opposer à la guerre ? C’était une dialectique intéressante : nous voulions rejoindre la lutte internationale alors qu’eux nous enjoignaient à parler à nos compatriotes pour stopper la guerre.

Certains mouvements de gauche vous ont reproché cette absence de projet politique hors du combat frontal et ce romantisme mêlé de littérature beat et de paroles de Bob Dylan…

Bernardine : Ce n’est pas du tout ça ! Dès qu’on a refusé de se présenter au tribunal suite aux « Days of Rage », on est devenu fugitifs. Tout est allé très vite, on n’a pas eu a réfléchir longtemps. Il est facile de nous regarder avec des yeux pleins de romantisme, maintenant. Aujourd’hui, on sait que le FBI avait un programme secret qui visait les Black Panthers et les opposants à la guerre mais à l’époque on ne le savait pas, on en faisait l’expérience. Il est clair que l’image du hors-la-loi dans l’histoire américaine a quelque chose de romantique mais quand tu vis cette situation ça ne l’est absolument pas. La guerre coûtait des milliards au gouvernement qui ne plaisantait pas du tout avec l’opposition. 6 d’entre nous faisaient partie de la liste des 10 personnes les plus recherchées du pays. Bien sûr, des gens avaient des posters de nous dans leur chambre mais nous on n’en était pas là. On résistait, on se battait, on manipulait des explosifs.

Bill : On était clandestins, misérables, fuyant chaque jour de cachette en cachette, c’était une galère quotidienne pour se nourrir, changer ses papiers. On envisageait de faire sauter le pays et on n’avait pas droit à l’erreur. On pensait à autre chose qu’à Bob Dylan !

Qu’est-ce qui fait qu’à un moment on choisit la lutte armée plutôt qu’une lutte politique « officielle » en intégrant par exemple un parti ?

Bill : Le choix s’est fait au terme de longues discussions et de remises en cause sur la manière de porter le combat sur le territoire américain. On réalisait qu’il était de notre devoir d’empêcher par exemple le décollage des B-52 qui partaient de Californie pour aller dévaster le Vietnam. Même si la réponse était modeste, on était là. On voulait prouver aux masses qu’elles n’étaient pas seules, que la résistance face à un géant était possible. On communiquait pour que ces petites actions soient connues et c’est aussi pour ça qu’on avait créé Red Dragon Press, une cellule de presse clandestine, illégale mais sophistiquée. En un week-end, notre ouvrage Prairie Fire : The politics of anti-imperialism a été distribué dans une centaine de magasins à travers le pays. Le FBI n’en revenait pas !

Bernardine : Nous avions clairement décidé, suite à la mort de trois d’entre nous qui ont fait sauter une bombe en la mettant au point (Greenwich Village, mars 1970), que ces attentats ne devaient tuer personne. C’est le sens des avertissements qu’on lançait au FBI avant chaque attentat, un choix ancré dans nos convictions politiques.

Bill : Nos actions étaient justes parce qu’elles visaient le seul territoire politique, pas les personnes physiques, même ennemies. Il n’y a eu qu’un seul mort, un policier de Manhattan, un innocent, et c’est resté pour nous une tragédie…

Quelle est la chose la plus importante lorsque l’on pose une bombe ? Est-ce l’impact ? Un but plus large ?

Bill : Survivre était la chose la plus importante. Nous n’étions pas paranoïaques, on se planquait, on était traqués, c’était incessant. On se disait que le fait même de survivre était une position, était déjà une entaille dans la puissance de l’empire. C’était ça le plus important. Et on sentait une sorte de justesse dans le combat. Quand ils ont tué George Jackson qui organisait des révoltes dans les prisons, Weather Underground a répondu en posant une bombe au siège de l’administration pénitentiaire de Californie. Quand le gouvernement a envahi le Cambodge et le Laos en 1971, on a fait sauter le sous-sol du Capitole. Là, c’est devenu important, c’était les infos nationales qui parlaient de notre action et plus seulement nos communiqués. Nous avons ensuite répliqué au bombardement de Hanoï en 1972 en posant une bombe au Pentagone. Nous avons fait sauter le siège d’Anaconda, une compagnie minière qui exploitait le Chili, en réponse au coup d’état contre Allende soutenu par les américains. C’était ça notre travail, opposer un pouvoir au pouvoir.

Quelle relations aviez-vous avec les multiples organisations de lutte de l’époque ?

Bernardine : Jusqu’au milieu des années 60, l’opposition était essentiellement morale, sociale voire pacifique mais elle est rapidement devenue politique et radicale à cause de la guerre. L’Underground avait alors un sens politique profond. C’était une interconnexion de réseaux quasiment tous illégaux. Il y avait les gens qui fuyaient le service militaire et la guerre mais il y avait aussi le réseau pro avortement, les Black Panthers, les catholiques radicaux, une nébuleuse de groupuscules. Ca créait une émulation, on avait des appuis partout et ça a nous permis d’exister. L’imagination anarchiste et tout ce qu’on a retenu des 60’s évoluait autour de nous mais nous n’en faisions pas vraiment partie.

Le documentaire de Sam Green et Bill Siegel (2005) fait état de relations difficiles avec les Black Panthers…

Bill : Le film fait référence à un discours de Fred Hampton qui nous taxait de suicidaires. Nous avons eu cet accrochage temporaire mais nous partagions une lutte. En 1981, nos camarades Kathy Boudin et David Gilbert ont d’ailleurs été arrêtés au cours d’actions menées avec des leaders Black Panthers. En réalité, Fred ne voulait pas que la police utilise la démonstration de force des « Days Of Rage » comme prétexte pour aller massacrer la communauté noire de Chicago. Nos relations avec les Panthers était complexes, les choses n’étaient pas claires comme on peut les voir aujourd’hui. Même Luther King, l’apôtre de la non-violence, s’attaquait violemment au pouvoir.

Bernardine : Avant l’underground, j’ai travaillé aux côtés de Luther King mais que reste-t-il de lui ? On n’entend plus que son discours I Have A Dream alors que c’était un vrai radical. Sa lettre depuis la prison de Birmingham, notamment, respire la violence et la colère contre certains églises, contre leur passivité, leur collaboration.

Qu’avez-vous fait lorsque la guerre a pris fin ?

Bill : A partir de 1975, l’opinion publique voyait de plus en plus cette guerre comme une erreur à cause de son échec mais aussi de son immoralité, de son inhumanité, des millions de morts. Cette scène terrible ou l’on voit des américains quittant leur ambassade par le toit, tirés par un hélicoptère, est une sorte de honte pour le pays, une leçon terrifiante pour le peuple américain…

Bernardine : Il y avait aussi ce programme du FBI, le COINTELPRO qui avait été découvert. Quelqu’un, en 1972, est entré par effraction dans le bureau du FBI à Media (Pennsylvanie) et a envoyé des documents secrets à des agences de presse pour publication. Certaines ont refusé de les publier mais l’affaire a fait du bruit et on a su par ce biais l’existence de ce programme secret pour assassiner des jeunes leaders noirs, ces « Black Messiah », comme les appelait Hoover. Rapidement, le pouvoir était devenu impopulaire. Ils avaient élaboré même un plan pour kidnapper la petite fille de ma soeur et me forcer ainsi à sortir de la clandestinité. Edgar Hoover avait signé la note et nous avions ce document. Il était impossible de nous traîner devant une cour de justice, aucun jury n’aurait admis ce comportement de la part FBI. Et puis il y avait ce sentiment d’être sorti de la guerre, Jimmy Carter voulait donner un nouveau souffle. Cet état de fait nous a été favorable.

Bill : A ce moment-là l’organisation a périclité, nous vivions tous séparés aux quatre coins du pays. Bernardine disait souvent que cette survie était en soi une action, qu’on ne devait rien concéder. Mais on se rendait compte qu’on aurait pu faire tellement plus en étant officiel, avec l’option de redevenir underground si la situation l’exigeait. Nous avions deux enfants et les élever dans la clandestinité devenait difficile et injuste. Car la clandestinité te fais courir un danger latent dont tu ne te rends pas compte. Tu cours le risque de te faire attraper, d’aller en prison, ça devient une obsession et c’est précisément la vraie prison dans laquelle tu t’enfermes. Ca conduit au sectarisme, à la pureté idéologique, à l’arrogance. En 1981, on s’est rendus à la police.

Aujourd’hui, vous paraissez « rangés », vous ressemblez à cette Amérique immobile que vous haïssiez à l’époque. Si les jeunes se révoltaient à l’heure ou les USA envahissent l’Irak, ils pourraient bien vous considérer comme une cible…

Bill : Il est fort possible qu’ils voient les choses de cette manière. D’abord parce que chaque génération a la responsabilité de regarder son monde et de le dépasser en remettent en cause la génération précédente. Nous, c’est ainsi que nous nous sommes construits, et nous devons à notre tour être regardés avec un œil critique. Nous ne sommes pas des héros. Cependant, nous n’avons jamais cessé, même si la lutte a pris d’autres formes. Aujourd’hui, nous ne sommes pas uniquement actifs dans le mouvement anti-guerre, nous recherchons aussi des formations politiques capables de faire une différence dans la lutte pour le pouvoir. L’avons nous trouvé ? Absolument pas, donc nous poursuivons. C’est une réflexion sur l’action, sur l’individu dans l’action. Comment agis-tu, mais comment aussi doutes-tu ? Comment agis-tu collectivement, mais en maintenant ton esprit, ton individualité ? Comment se met-on ensemble sans en même temps concéder le pouvoir à une partie autoritaire ? C’est toujours la question.

Audio : Bill Ayers à propos de la clandestinité

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