LABELS ET MIXTAPES : PETITS ARRANGEMENTS AVEC LA LOI

Cet article a été publié dans Musique Info Hebdo n°451 – Novembre 2007

Format discographique propre au rap, la mixtape évolue à la lisière de la légalité. Pourtant, si plusieurs DJ américains ont récemment fait les frais d’une attaque diligentée par la R.I.A.A., le monde du disque français porte un autre regard sur ce format hybride. Enquête.

Au début des années 80 devant la frilosité des labels à promouvoir un culture rap balbutiante, la rue prend ses artistes en main via les DJ, véritables directeurs artistiques underground à l’origine des mixtapes. Ces enregistrements sont une forme de compilation mixée sur lesquelles le DJ invite des rappeurs, utilisant comme bande musicale ses créations propres mais aussi des instrumentaux et remix oubliés, quelques hits ou encore des trésors exclusifs que lui seul possède en tant qu’acteur privilégié de la vie du rap. De fait, ce format artisanal est devenu un bastion de la créativité dans le rap, seul capable de capturer à chaud la fougue de cet univers trop enflammé pour être capté par les rares albums officiels de l’époque. « Ce n’est pas un album mais un disque de rue. On est dans un autre domaine, dans un petit circuit underground à la diffusion confidentielle », précise DJ Mars dont la vingtaine de mixtapes, à l’instar de celles de DJ Poska, Cut Killer ou JR Ewing, ont révélé de nombreux artistes français. Cependant cet enregistrement possède outre ses qualités créatives, un caractère juridique ambigu. Utilisant certains titres ou instrumentaux protégés sans autorisation, ce produit à vocation underground se retrouve face à une question juridique évidente depuis que le rap s’est installé dans un paysage discographique officiel.

PROPRIETE INTELLECTUELLE
Le Code de la Propriété Intellectuelle est sans équivoque quand à l’utilisation de titres non déclarés dans le cadre d’une diffusion publique et commerciale. Et même si la SACEM a mis en place un statut particulier pour les DJ dès 1998, « il concerne uniquement l’exécution publique, le live. Le mix doit être éphémère et non enregistré », commente Louis Diringer, Directeur du département de la documentation générale et de la répartition, à l’origine du statut. Si ce point de vue juridique est clair, les concernés semblent pourtant voir dans la mixtape autre chose qu’un simple produit hors-la-loi : « Venant du rap, c’est quelque chose que je comprends », reconnaît Stéphane Ndjigui, directeur du pôle urbain du label Because (Tandem, Keny Arkana). « Si Keny Arkana apparaît sur une mixtape, ça va faire parler d’elle en bien et c’est précisément ça qu’on gagne. Je ne bloque jamais une mixtape, ça fait partie du rap. En général ce sont de petits projets », ajoute-t-il. Diams, une des rappeuses les plus en vue de l’hexagone reconnaît elle aussi leur rôle dans son ascension : « Les mixtapes de Cut Killer étaient si réputées qu’elles pouvaient vous élever au statut de « rappeur avec lequel il faudra compter ». Personnellement, je courais après les plans, j’ai du en faire une quarantaine, c’était une bonne manière de se faire repérer et d’alimenter son buzz ». « On utilise souvent des titres qui n’ont pas été ou ne sont plus exploités », renchérit DJ Mars. « Ce travail de rue fait une promo de dingue aux artistes ». A l’évocation de ce caractère promotionnel, Claude Gaillard, Directeur adjoint de la SACEM et Responsable des relations avec les sociétaires fronce les sourcils : « Nous récusons cet argument. Si l’on va au bout, ça revient à ne plus percevoir de droits sur les passages radio sous prétexte que ça fait de la promotion. Mais aujourd’hui il n’y a plus de ventes, alors que deviennent les auteurs ? ». S’il ne voit pas de menace immédiate dans la circulation clandestine des mixtapes, elles procèdent selon lui d’un mouvement plus préoccupant : « Théoriquement, c’est une atteinte grave au droit de la propriété littéraire et artistique. Ca participe à un mouvement général qui considère que tout doit être gratuit dans ce domaine ».

EN DECA DE LA LOI
En réalité, la mixtape possède d’autres vertus qu’un atout promotionnel simple. La tolérance à son égard relève pour partie d’une profonde connaissance de la culture rap mais aussi de calculs marketing informels qui permettent d’en optimiser le rôle, ce que Stéphane Ndjigui explique en ces termes : « Pour des artistes à crédibilité « rue » qui deviennent connus, il est important que les mecs des quartiers sentent qu’ils restent proches. C’est une psychologie qu’il ne faut pas négliger. Mettre du juridique là-dedans risque de tuer cet art ». Aussi, les arrangements sont fréquents entre DJ, artistes, labels et distributeurs. « Lorsque j’étais chez EMI », poursuit-il « on avait accepté qu’une mixtape consacrée à Rohff sorte avant l’album La fierté des nôtres (2004) en passant un accord avec le DJ pour limiter les ventes autour de 10.000. Ca nous a aidé dans notre buzz et l’album est rentré n°1 du top ». D’autres, comme Barclay qui gère le catalogue urbain du label américain Def Jam, produisent leur propre mixtape : « La série Double-Face est une manière d’utiliser le concept en interne. Nos DJ mixent des titres du catalogue et y insèrent nos artistes en développement. Mais tout est déclaré, c’est un peu une vrai-fausse mixtape », commente Emmanuel Lartichaux, Chef de Projet. Chez Because, on en discute avec les artistes qui produisent parfois eux-mêmes hors contrats ces mixtapes et street-cd (voir encadré) : « On leur demande de ne pas les sortir au même moment que leur album ou de ne pas en mettre trop en magasin ». L’artiste s’arrange alors avec son distributeur comme l’explique Chloé Nataf, responsable artistique chez Musicast : « Ca a été le cas avec un street-cd de Passi plafonné par contrat à 3000, plus récemment avec une mixtape d’IAM en édition limitée. De fait, nous n’avons pas de contacts directs avec la maison de disques ». Une régulation tacite puisqu’en termes juridiques la question est réglée : « On a un contrat d’exclusivité avec l’artiste, l’exception de la mixtape ou du street-cd n’existe nulle part. C’est une tolérance liée à la connaissance de cette musique », précise-t-on chez Because. « On pourrait se brouiller avec notre artiste, mais finalement ça permet d’avoir une actu hors-album, de recréer du buzz », reprend Emmanuel Lartichaux. Certains DJ comme Mars, conscients de l’équilibre du circuit freinent eux-mêmes leur production : « Quand j’ai sorti la spéciale Booba », observe-t-il, « Je savais qu’il sortait lui aussi un projet donc je n’ai pas poussé. Les mixtapes doivent rester ce produit underground. Du coup, les labels savent que tu ne les gênes pas ».

Pragmatiques, appuyées sur une connaissance de la culture rap, ces attitudes ont a permis d’atteindre un équilibre judicieux. On peut se féliciter de cette intelligence mais tiendra-t-elle ? Chez Because, on reconnaît que « si la mixtape vend 20.000 et utilise tout notre catalogue, on ne peut rester passifs ». La différence entre la France et les Etats-Unis ne tiendrait finalement qu’à la taille du marché, comme l’insinue Louis Diringer : « Ce n’est pas innocent que la plainte vienne de la R.I.A.A., dans un pays ou ces mixtapes atteignent des scores colossaux. Tant que ça reste confidentiel, je comprends. Mais si une mixtape se vend à 200.000 exemplaires ça m’étonnerait que les artistes ne bougent pas ». « Pour ça, je n’ai pas d’inquiétude », ajoute Claude Gaillard dans un sourire. « Je connais les rappeurs, ils sont sociétaires et attentifs à leurs droits ». Ainsi la menace plane encore sur la source, les DJ, têtes chercheuses underground et lucides : « On y pense quand on sort une tape. On ne se sentira jamais en sécurité », conclut DJ Mars dont les mixtapes ont pourtant permis au public -et aux labels- de découvrir Booba, Oxmo Puccino et quelques gros vendeurs du rap actuels.

STREET-CD : LE FUTUR DE LA MIXTAPE ?
« Le street-cd est une évolution de la mixtape », résume Emmanuel Lartichaux. « La mixtape mettait en avant un DJ, le street-cd met en avant un artiste en réunissant des apparitions passées, quelques inédits et des nouveautés ». Stéphane Ndjigui confirme la tendance : « Il y en a de plus en plus. Certains atteignent des chiffres de vente importants comme celui de Sefyu, qui a été signé suite à ce succès ». Mais la sortie anarchique de ce genre de projet par des rappeurs sur productifs peut gêner les efforts d’un label : « Des artistes comme Booba ou Rohff peuvent atteindre 40.000 ex. mais la maison de disque qui a développé l’artiste ne touche rien ». Pourquoi, dès lors, ne pas participer au projet ? « Il est important d’y réfléchir, ça peut participer à un équilibre global », poursuit-il. « Récemment, nous sommes tombé d’accord avec Keny Arkana pour redistribuer son premier stree-cd. Ca nous fait du catalogue et nous rend propriétaire de tout son travail. Sur un artiste Mc Tyer, on sait qu’on peut vendre 15.000 ex. d’un street-cd avec peu de marketing. Un peu d’affichage, pas de clip et du bouche à oreille ».

DJ Mars (Time Bomb), à propos de la mixtape, des rapports avec les labels et de l’illégalité :

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Une Réponse to “LABELS ET MIXTAPES : PETITS ARRANGEMENTS AVEC LA LOI”

  1. Agent Artistique A Nantes :AGENCE BAOBAB CENTRAL / n°siret 452 502 420 00014/ Souhaite recontré Mr stephane N’DJIGUI. merci de faire suivre. cordialement gervais DE MEYA

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