TA-POUM-POUM-TCHAK…

La première fois que j’ai rencontré Tony Allen, il fumait des joints sous la pluie en plein coeur de Toronto. L’illustre batteur, ancien rythmicien du seigneur africain Fela Anikulapo Kuti, donnait à l’époque un masterclass à la Red Bull Music Academy, cette école de musique futuriste au sujet de laquelle je reportais alors pour Le Monde 2 (article, jamais publié, ici). Entre deux sessions, on s’était retrouvé avec quelques élèves sur le toit de l’Academy, bénis par la pluie d’un automne canadien pourri, pour discuter sans fin.

tony allen 01

J’avais posé quelques questions à Allen en me disant que ça intéresserait peut-être MUZIQ, ce qui était le cas (Muziq n°13, spécial Fela, mars 2008). La discussion avait tourné autour d’Art Blakey, de la taille que doit avoir une cymbale ride pour ne pas parasiter la musique, de valeur de la caisse claire dans la musique africaine et d’un tas de trucs qui avaient aiguisé ma curiosité et m’avaient fait dire que ce serait pas mal de faire, un jour, une vraie interview avec cet old drummer. En juin dernier, la sortie de l’excellent Secret Agent me refilait un prétexte en or plaqué double et serti de diamants. World Sound m’envoyait, moi et mon magnéto, discuter avec lui.

Hardcore roots afrobeat @ World Circuit

Hardcore roots afrobeat @ World Circuit

A 70 balais approchants, Tony Allen semble aussi fringuant qu’à l’époque ou il déglinguait les clubs de Lagos au sein du big band de Fela. Planqué sous une casquette noire option vert-jeune-rouge sur les côtés, il ne répond qu’aux questions qui l’intéressent, mais raconte volontiers de belles histoires au creux desquelles se mêlent son passé de musicien de club, son adoration pour les batteurs de jazz américains et les fondations de son propre style. Un jour, il a compris qu’il ne serait jamais plus fort qu’Art Blakey et qu’il fallait is’nventer quelque chose de nouveau.

Selon lui, c’est cette formation sur le tas, les oreilles collées à la radio et les deux mains sur la caisse claire qui a permis à l’Afrique des années 60 et 70 d’envoyer par le monde quelques drummers sévères, polyrythmiciens habiles et faiseurs de breaks hallucinés. Non sans un certains mépris, il compare ces batteurs « qui savaient le jazz » à quelques cogneurs débiles qui font aujourd’hui dans le hip-hop ou le r’n’b sans connaître l’histoire de leur musique, rudiments et fondamentaux.

Appuyé sur un jeu de batterie riche et délicat, parcouru de syncopes discrètes et de polyrythmies lumineuses, il imprime à l’afrobeat de Fela, lorsqu’il intègre la gigantesque caravane Africa 70 à la fin des années 60, une tension constante, un mouvement perpétuel qui doit aux techniques du jazz autant qu’à celles du tambour traditionnel, ramenant vers l’Afrique les rythmes que l’Amérique y a pioché. Pour autant, si l’on a beaucoup parlé de l’influence du funk américain de James Brown sur la musique de Fela au tournant des années 70 (Africa 70 tourne en Amérique en 1969), Tony Allen affirme qu’il n’a rien retiré de l’enseignement des batteurs de Brown. Et qu’en prime, c’est même lui qui leur a tout appris…

Quelques entourloupes contractuelles et la lassitude des tournées pharaoniques du seigneur Fela auront raison de sa participation à Africa 70 qu’il quitte à la fin de la décennie 70. Débarqué en Angleterre puis en France, où il réside, Allen ne bat pas en retraite pour autant. Il faut que le beat avance, constamment, quitte à distendre l’afrobeat classique pour y enchâsser les vapeurs électroniques qu’il récupère sur Black voices, ou à le frotter au superfunk azimuté qu’il invente sur Psyco on da bus, huis clos improbable dans un autobus de tournée (en collaboration avec l’ex-Assassin Doctor L). Ou même à une folk-pop digitalisée par le génial Damon Albarn (Blur) sur le projet The good, the bad & the queen. Paradoxalement, les récents Lagos No Shaking et Secret Agent signent un retour clair aux sources de l’afrobeat. C’est un peu de ce parcours qu’il redessine dans l’entretien accordé cet été à WORLD SOUND. Si vous ne savez pas quoi faire à la plage, claquez donc vos 5 euros et quelque là-dedans.

WORLD SOUND N°5 - Dispo en bas de chez toi...

WORLD SOUND N°5 - Dispo en bas de chez toi...

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Une Réponse to “TA-POUM-POUM-TCHAK…”

  1. Le jeu de Blakey, c’est comme le titre d’un de ses albums sur Blue Note, « Indestructible ».

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