YOUSSOUPHA, LA PLUME ET MOI-MÊME…

Post-bouclage. Quand on termine un magazine, il se passe un truc. Les derniers moments sont aussi enthousiasmants qu’insupportables. On regrette les ph(r)ases, on comble au dernier moment, on veut tout réinventer mais c’est impossible puisque le temps se rétrécit. Seule solution : s’embrouiller avec les graphistes, éventuellement avec le SR, il n’y a plus que ça à faire. Il est généralement 23h et c’est pour ça que part en vrille. Mille révisions, pas une minute de sommeil, plus aucun recul. Le moment parfait pour faire des conneries. Le visage est gris, la tronche désaxée, les yeux dégoulinent au bas des joues ; imprimante, téléphone, écran ; café, clope, microsoft word. Révision d’adjectifs, d’angles, de punchlines. Sandwiches en plastique, re-clope. Comme un poisson dans son bocal, la mémoire fuit, on n’a pas le temps, plus le temps, jamais le temps. Ronds de café sur table, soleil-néon, dessèchement, empilages d’impressions, 19 documents ouverts, 6 fenêtres skype, des pages et des pages, 144 mails non lus, et l’horloge interne qui bugge. « Awfull mess », disent les anglais. Ce qui en général correspond aussi à votre vie personnelle, parce que dans ces moments-là, on ne gère plus rien. Zoom arrière, c’est un champ de ruines.

En réalité, c'est pas du tout esthétique. C'est juste parce que Vanessa arrache totalement derrière l'objectif.

En un instant, tout s’arrête. Une sorte d’instant bascule qui change brusquement et radicalement votre façon de voir le monde. L’imprimeur va faire sa nuit blanche désormais, chacun son tour. Je rallume une clope, mais avec plaisir cette fois-ci. Pour la première fois depuis ces longs jours blancs, les nerfs lâchent. Ca repart en vrille vers on ne sait où. Et c’est cet inconnu qui excite. Il n’y a même plus de plume, plus d’articles à rendre, on se nourrit de tout, on ne sait plus où ça s’arrête. En sortant du bureau, il fait nuit mais cette lune est un soleil. La plume redevient libre, dingue, débile, mille mots nouveaux, des néologismes brisés sur des règles de grammaires, syntaxes imprévues, sujets par milliers, à chaque coup d’œil, à chaque pas, à chaque kilomètres. Plus de taxi ni de métro, juste le bruit de nos pas sur le béton glacé, frotte ta gueule par terre et tu verras, ça va jaillir d’un coup. Quelques billets de trains, l’esprit libre et un grand cœur tout neuf. Un disque, ouais, des bouquins,  enfin, des nouvelles lettres, d’autres yeux, avec d’autres lunettes, ouvrir la vanne et laisser pisser le sens. On va pouvoir recommencer à divaguer, à boire des cafés en terrasses sans savoir que le temps passe, rêver sous la lune en regardant la Seine, la pierre parle, les murs se marrent, écoute-les je t’en prie, parle n’importe quoi, n’importe quand, c’est comme ça qu’on se retrouve enfin.

A peu près comme ça...

Youssoupha n’est pas journaliste, mais il parle de ces choses dans son dernier album. De cet instant où on sent qu’on perd un truc, qu’on pourrait se dessécher définitivement si ça durait trop longtemps. Dans les écouteurs : « Je reprends le métro pour retrouver l’inspi[ration] d’il y a cinq ans ». Quand j’ai entendu cette phrase, ça m’a touché ; Je lui ai demandé, il a répondu. On a tous une vie, sur laquelle on pourrait faire un film, et ramasser des milliards de centimes.

Youssoupha, tête d'Afrique...

Youssoupha, tête d'Afrique...

(–Promis, je mets les audios en ligne dès que je repasse par le quartier–)
« C’est une
punchline, une phrase forte, mais ça résume bien mon état d’esprit à la fin du précédent album, de la tournée. Quand je suis rentré en studio, je n’arrivais plus à écrire, ça ne venait plus, j’étais bloqué, j’avais besoin de quelque chose. Je tournais en rond entre Skyrock, la maison de disque et le petit milieu du rap ; une sorte de routine du rappeur parisien. Le rap est une musique censée rendre compte d’une expérience sociale ou culturelle que je n’avais plus. Lorsque j’ai commencé, j’écrivais dans le RER, c’était mon quotidien, mon accroche avec la réalité. Et là, j’étais devenu un mec qui apelle un taxi dès qu’il a trois pas à faire. Ce n’était pas mal, mais j’oubliais quelque chose, peu à peu. Alors j’ai pris du temps, je suis descendu en 4×4 jusqu’au Sénégal, j’ai vécu des choses, rencontré des gens. Ca a déclenché l’écriture ».

Et chez Kool Shen, ex-futur-ex-NTM, c’est pareil. C’est intéressant, ces rappeurs qui ont un retour sur eux-même, sur le décorum, sur le style obligatoire. Qui sont capable de réagir quand ils sentent qu’ils sont en train de se faire grignoter le cerveau par les paillettes. Il y en a tellement qui ne captent rien…

Kesqu'y'a !!?

« Rester en studio, ce n’est pas très sain quand tu fais du rap. Tu as besoin de sortir, sinon tu restes dans de la phase, dans de l’invention, presque. C’est pour ça qu’on a toujours évité avec NTM, de passer deux ans en studio pour enregistrer un disque. On a besoin de la fièvre, et cette fièvre, tu ne peux pas l’inventer si tu restes chez toi, où alors ça sonne un peu faux, et ça finira par s’entendre ».

Le bouclage est terminé, j’ai l’impression d’avoir passé six mois en studio et j’ai à nouveau envie de rêver. La première bière est une étincelle qui mènera je ne sais où. Je ne sais pas sur quoi j’écrirai, ni ce que j’en penserai. Mais je sais qu’il y a quelque chose, quelque part, qui bat. Quand je passerait à proximité, ça vibrera. Je saurais. D’ici là, je bois. A la santé d’on ne sait qui. Tu sais.

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3 Réponses to “YOUSSOUPHA, LA PLUME ET MOI-MÊME…”

  1. Vanessa Ivoire Says:

    Superbe évocation de votre métier, expliquée avec émotion, on vous sent en passion, c’est très beau.

  2. Olivier Cachin Says:

    Quand on reçoit des messages émus de jolies filles, c’est qu’on a bien parlé. Alors le post de Vanessa montre que tu es sur la bonne voie, Toma. Mais ça, je le savais déjà!
    N’abuse pas des sandwichs en plastique, man. Consumed.

  3. superbeau mais pas Youssoupha…Allez, je retourne écouter SAZAMYZY ZESAU MISTER YOU

    T appelles quand ?

    Fru

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