THE REVOLUTION WILL NOT BE TELEVISED…

Planqué derrière les tubes de gouaches éventrés, les couleurs asséchées, les fusains et pinceaux défoncés qui jonchent son bureau, Emory Douglas contemple l’histoire depuis son lumineux loft de San Francisco. Graphiste, peintre et ancien « ministre de la Culture » du parti des Black Panthers, on dirait que ses couleurs ont fait la révolution.

© 2010 Emory Douglas  Artist Right Society (ARS), New York

© 2010 Emory Douglas Artist Right Society (ARS), New York

Regards. L’oeil vif du sexagénaire s’allume brusquement lorsqu’on évoque le combat civique des années 60. Civique ou incivique, ça dépend de quel côté on se place. Résident d’Oakland, spectateur des raids policiers dans les quartiers noirs, proche d’Amiri Baraka et du Black Arts Movements, Emory Douglas croise en 1966 la route des idéologues Eldridge Cleaver, Huey P. Newton et Bobby Seale, un groupe de radicaux qui vient de fonder The Black Panther Party for Self defense. Appuyé sur un programme radical, le parti rompt le rêve non-violent de Luther King et du Civil Rights Movement. Il faut fumer la police en direct, l’arroser de face. Jeune graphiste de 22 ans fraichement sorti du pénitencier, Emory Douglas adhère direct.

Emory Douglas – « Je n’étais pas le genre de type à tendre l’autre joue ».

En 1967, la direction du parti lui confie la réalisation de The Black Panther – Black Community news Service, un tabloïd d’une vingtaine de page qui devient le principal vecteurs de la communication du BPP. Pendant 13 ans, le dessinateur illustrera, mettra en page et animera la revue.

The Black Panther n°12 / © 2010 Emory Douglas Artist Right Society (ARS), New York

Dialectique. Parfaitement novice, armé d’un matériel rudimentaire, Douglas y met en place une dialectique inspirée des propagandes communistes de l’époque. A destination de la communauté noire qu’il invite au combat, il sublime la misère quotidienne, transforme des personnages lambda en chantres d’un combat libérateur. A l’attention du pouvoir raciste, il multiplie, à l’inverse, signaux et slogans violents, affublant industriels, hommes politiques et policiers de têtes de porc et de sobriquets fleuris. A travers ce front-kick graphique -appuyé sur des études de design commercial dont on saisit ici l’importance- Douglas esthétise le combat en un art pragmatique et immédiat, ancré dans la réalité de quartiers noirs dont la population est alors en majorité illettrée.

Emory Douglas – « Il fallait que même un enfant puisse comprendre ».

Corps en mouvement et regards noir(ci)s, soldats tombés au feu auréolés de couleurs vives comme autant d’icônes bibliques, héros du quotidien… Lorsqu’on parcourt le journal, le message est évident, résumé par ce slogan qui paraît, en 1970, au-dessus d’un dessin représentant une femme armée d’un Kalashnikov : « Nous sommes 25 à 30 millions. Et nous sommes armés. Et nous sommes conscients de notre situation. Et nous sommes déterminés à la changer. Et nous n’avons peur de rien ».

© 2010 Emory Douglas / Artist Right Society (ARS) / New York

On trouve quelques-uns des influences de Douglas chez les peintres américains comme Charles White, mais finalement, ce White peignait une américaine noire que les Black Panthers voulaient dézinguer, cette Amérique du cool nègre. Sa culture picturale est plutôt à chercher dans les affiches radicales de l’OSPAAAL, bureau graphique cubain qui réalisait de fabuleuses affiches politiques pour la plupart des mouvements révolutionnaires à travers le monde (Corée, Mozambique, Guinée, Moyen-Orient, Amérique du Sud…). Un bureau avec lequel les Black Panthers ont parfois collaboré, au point qu’on retrouvera des illustrations de Douglas sur certaines affiches. Ci-dessous, quelques affiches de l’OSPAAL

Wesh, les filles, ce paragraphe est pour vous. La sur-représentation des femmes dans les affiches de Douglas interroge, vu du XXI° siècle pacifié. C’est que, comme dans les mouvements révolutionnaires africains, même cubains, même français d’ailleurs, elles ont joué un rôle central. Parce que quand les soldats étaient en taule, ce qui était très répandu chez les Black Panthers, il fallait bien que le mouvement continue de fonctionner. Les hommes, en retour, n’en assuraient pas pour autant l’éducation des mômes ni la survie des foyers, il ne faut pas rêver. De fait, les femmes apparaissent dans les dessins de Douglas en train de gérer les affaires du parti, d’élever des gamins et de brandir des armes dans un même souffle.

Emory Douglas – « On était tout le temps emprisonnés. Forcément, les femmes s’ocupaient de tout ».

Wesh, les filles...


Les Black Panthers sont devenus une marque, une image. Mais l’origine de cette image, de cette panthère qui bondit, mérite quelques explication. D’abord, ce dessin puise son origine dans l’illettrisme de la population -noire comme blanche- des États-Unis au 19° siècle. Une loi exigeait donc des partis politiques qu’ils aient un logo  reconnaissable auxquels les illettrés puissent se référer une fois dans l’isoloir. Ensuite, ce n’était pas une panthère mais un vulgaire chat. Enfin, c’est Emory Douglas qui a trouvé la panthère un peu « fat » et l’a rendue  plus athlétique. Un peu plus design. Même si elle reste un peu roots quand même…

Emory Douglas : « A cette époque, tout le monde s’apellait Black Panther ceci, Black Panther cela… ».

Le logo sur un badge, offert par Lil Fame (MOP) en 2004. Je ne sais pas pourquoi il m'a donné ça. Un jour, je posterai ici une vidéo dans laquelle il me parle de ses dents. C'est très drôle, mais ça n'a rien à voir avec le sujet.

La version longue de l’interview à rallonge est disponible dans le numéro 181 de la bible des graphistes et designers, Etapes graphiques. Aujourd’hui, Douglas vit tranquillement à Frisco où il s’initie au maniement de l’informatique, qu’il regarde avec un oeil de grand père peu intéressé, et peint des illustrations pour les livres de tes enfants.


Bonne nuit, bande de dingues.
Je veille sur vous.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :