BACK HOME MISSISSIPPI…

Quand j’ai débarqué à Memphis au début de l’été, je voulais surtout descendre le fleuve en suivant le Mississippi Blues Trail, une sorte de parcours historico-touristique qui remonte la vieille horloge du blues antique. En suivant les panneaux, on passe devant la maison -supposée- de Robert Johnson, on fouille dans les ronces derrière une église pour trouver la tombe de Sonny Boy Williamson, et on traîne dans la bouillasse en se disant que c’est ici qu’a vécu Mc Kinley Morganfield, héros longiligne qui conduisait des tracteurs sur la plantation Stovall avant de filer à Chicago faire carrière sous le nom de Muddy Waters… Mais en réalité, il n’y avait rien à voir à part des ombres, des fantômes et quelques bouts de bois. C’est précisément là que c’est devenu devient intéressant.

Dans l’avion, je venais de terminer Blues People d’Amiri Baraka en écoutant d’une oreille distraite les enregistrements pourraves de Johnson. Je pensais à ce pauvre hère vendant son âme au diable un soir de pleine lune à l’entrée de Clarksdale, en me disant qu’il y avait certainement des tas de papiers à tirer au bord des routes brûlées du Delta. Mais le plongeon qui a suivi a tout changé. Précisément parce que rien n’a changé…

— Roger Stolle, fondateur de Cathead Records, disquaire, libraire, label et centre culturel bleuté implanté à Clarksdale :
« It’s like that pop song « Time in a Bottle. » The Mississippi Delta is like a time warp or a time capsule.  African American blues came out of the old King Cotton economy.  When the cotton industry became mechanized and ultimately chemicalized, most of the blues musicians AND their audience started moving North.  The blues musicians, juke joint owners and black blues audience that didn’t move North and progress along with the rest of the world (through higher education, urban influences, more contemporary music and art) … well, they stayed in much the same time and place as they were in back in the day ».

 

Le Po'Monkey's, un des plus vieux juke joint qui tient encore debout, dans les environs de la ville noire de Mound Bayou

Le blues est encore là, sous nos yeux, les noirs et les blancs sont aussi séparés qu’avant, et la plupart des péquenots à guitare que l’on croise sur toutes les routes en sont au même point que leurs grands parents, leurs vies sont toutes aussi misérables et tordues. Signe lourd, le Mississippi a officiellement ratifié le 13° amendement (abolition de l’esclavage) en 1995, ce qui est grotesque, mais qui est surtout très parlant…

—  Theo D., boogieman, activiste bleu, fondateur du petit Rock & Blues Heritage Musuem à Clarksdale :
« Blues still exists in Mississippi in it’s purest form because it’s a poor state, a rural country, with a lot of criminality and starving people. It’s a main asset to make people, tourist like you or whoever come to visit Mississippi and to developp the local economy, but on the other hand, it’s also a tragic, harsh reality »

Ce qu’on connaît du blues à travers les pages des magazines, cette mythologie qui rend le Delta si désespérément séduisant aux yeux des touristes n’est pas de l’histoire ancienne. Or, on a un peu trop tendance à le penser : le Blues Trail entoure l’histoire d’un halo de romantisme, on ne parle que de Muddy Waters, on va voir la tombe de Robert Johnson, on révise ces histoires un peu mystiques. Mais ce qu’on ne voit pas, en se plongeant dans l’histoire, en photographiant les tombes, c’est que rien n’a changé. Pas même la musique…

— Roger Stolle, fondateur de Cathead Records, disquaire, libraire, label et centre culturel bleuté implanté à Clarksdale :
« What is fascinating to me is that guys like T-Model Ford, Robert Belfour, Cadillac John, LC Ulmer and a handful of others haven’t changed creatively either.  Their blues is archaic and wonderful; it is instantly recognizable and truly unique to their experiences, background and environment.  Even as T-Model and Belfour (in particular) tour the world, outside influences seem to just bounce off of them.  Again, they are like Time in a Bottle.  There may be some young kid in New Jersey who can play a T-Model song « just like T-Model, » but he’ll always be imitating and paying tribute whereas when a T-Model plays, he is playing his own personal blues history »

Devant Cathead Records, Clarksdale, MS

Délaissant les histoires merveilleuses qui m’avaient bercé quant j’étais môme, j’ai dévié. En rencontrant, en parlant, en circulant, la réalité tordait le plan de reportage potentiel que j’avais vaguement établi. J’aime ces instants, durant les reportages, où la réalité  finit par dire  autre chose que ce qu’on imaginait… Rapidement, ce n’est plus une question de passé. La tombe de Johnson n’est qu’une borne, mais elle n’a pas vraiment d’importance. Ce vers quoi elle conduit, ce here & now est autrement plus saisissant. Dans la pénombre du Red, un club pété de Clarksdale ou j’écoutais jouer Mark Massey, j’ai gratté sur mon carnet : « Ils ont la fierté de Johnson, la morgue de Charley Patton, le doigté de Muddy Waters ».

— Roger Stolle, fondateur de Cathead Records, disquaire, libraire, label et centre culturel bleuté implanté à Clarksdale :
« The authentic, real-deal Mississippi blues veterans performing today are as important to their communities, fellow musicians and international fans as anyone who came before.  Like Robert Johnson or Muddy Waters, they are part of the Delta environment.  You can’t separate them from where they’ve lived, what they’ve seen and what they’ve gone through.  Also like Johnson and Waters, these guys have highly recognizable, highly individualistic styles.  They are not just replicating pop hits off the latest record as a part-time job.  They are playing as though their lives depend on it — because they do.  Artistically, I believe that history will hold all of these amazing musicians together in the same light ».

Je suis revenu avec des pages et des pages pleines de ratures et la certitude que je n’allais pas tarder à y retourner. Les premières lignes sont tombées dans World Sound, édition de décembre, puis dans les Inrockuptibles de cette semaine, double-cool reportage. Bluesy-blues, on a blue day !


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4 Réponses to “BACK HOME MISSISSIPPI…”

  1. Terrible la photo devant le Cat Head !
    Merci pour ce précieux article dans les Inrocks, en espérant que ça pousse des lecteurs vers le blues, et que ça aiguise leur vision de cet environnement.

  2. Tu telephones quand ou un mail ?

    Fredro Starr (Onyx)

  3. Très intéressant, merci de ce témoignage.
    Je me prépare au même périple cet été, et à rencontrer Roger Stolle.
    A bientôt sûrement 😉

    Nicolas.

  4. le rockn’roll, le blues, le pacte ..et le pestacte!

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