PSYKICK LYRIKAH : TOUJOURS LA…

A l’époque de feu-Radikal, le bordelais DJ Remo, m’avait filé une tape baptisée Lyrikal Teknik, projet underground qui devait rassembler pas moins d’une trentaine de titres. Ambiance hyper-sombre, textes incisifs et prods d’outre tombe. Pendant des mois, c’est devenue MA tape, écoutée en boucle un bon millier de fois. « Requiem for a freestyle », « La cage aux 1000 couleurs »… C’était un premier contact avec ce qui allait devenir Psykick Lyrikah, une des formations les plus intéressantes du rap hexagonal actuel.

Il me semblait pourtant que la pochette était bleue...

2000, 2001, 2002 et quelques. C’était une époque fantastique ou le rap français gardait encore de nombreux secrets. Les gigantesques compilations  Maximum Boycott du label De Brazza Records paraissaient à peine, le rap se barrait sur des chemins de traverse depuis la sortie de l ‘excellente tape « L’ante de la folie » où l’on croisait TTC, James Delleck, La Caution, Kalash, une armée de soldats aussi géniaux qu’inconnus. Ca discutait sec dans les rédac’, je me souviens de belles empoignades avec Cachin, Portois et consorts. Pour la moitié d’entre eux c’était du rap de blanc inintéressant, un transfuge des backpackers venus des States qui faisaient n’importe quoi avec leurs névroses. Pour l’autre, un coup de maître en gestation.

La vérité n’était ni chez l’un ni chez l’autre. Ce que démontraient ces tapes, c’était que le rap français était une nouvelle fois en train de sortir de ses rails, de s’inventer une nouvelle bulle, de muter vers autre chose, et c’était hyper fort. C’était l’excroissance rapologique la plus excitante depuis la révolution Time Bomb, qui commençait déjà à dater de quelques années.

Le verbe était clairement moins marqué par la rue, percuté par une prose quadrisyllabique et une certains forme de surréalisme qui emmenait les textes loin des thèmes classiques, ça flirtait avec la musique électronique qu’écoutaient TTC, Hustla, Kroniker et quelques autres des phares obscurs de cette époque. Spontanéité, audace, autoproduction, un creuset transversal où producteurs de rap et d’electro, poètes solaires et conteurs rudes élargissaient les frontières du genre. Cette idée de « moitié-thug moitié-nerd » que TTC développait sur son second album n’était finalement pas une ineptie et représentait assez bien cette génération qui n ‘avait pas forcément de MPC mais qui avait Fruity Loops, Cool Edit, Cubase et le forum d’Audiofanzine, et 90bpm et lehiphop.com et l’Abcdr, et machin. Et c’était exactement pareil.

Ca s’embrouillait pas mal, aussi, entre rappeurs, entre groupes, entre villes, entre labels. On se rappelle d’ailleurs très bien de la baston qui a opposé Bursty de De Brazza Records, a qui on doit une superbe exposition de ces verbes baisés via les compilation MB, et quelques rappeurs qui prétendaient s’être fait enfiler par le méchant patron du gros label. A une époque, et dans un style, ou, en réalité, il n’y avait pas un euros à faire, et donc personne à enculer. Tout ça a fini par se détendre, laissant les électrons les plus sérieux évoluer en orbite et tisser leur toile jusqu’à aujourd’hui.

Et de trois ! Maximum Boycott !

Vu d’ici, ce magma avait un sens, et on en ressent encore les vibrations aujourd’hui. On en pense ce qu’on veut, mais sont sortis de cette époque une poignée de groupes, producteurs et rappeurs qui ont  inventé une direction artistique solide. Parmi eux Grems, Iris, TTC, James Delleck, Psykick Lyrikah, le divin Sept (qu’on avait réussi in extrémis avec FredD à foutre en album du mois au nez et à la barbe de Cachin !), l’excellent Iraka 200001, Boobaboobsa, DJ Steady. Sans pour autant que cette « école » ne se constitue « en marge » ou « contre » une autre, grossière erreur de certains médias qui, de Teki, Cuizi, Delleck, Grems, D’Oz et consorts, n’ont finalement vu que la couleur de peau. Pas mal ceux qui voulaient à tout prix voire en ces jeunes mecs plus sympas que la Mafia K’1 Fry « le futur du rap » ou je ne sais quel nouveau truc blanchi officiellement accepté se plantaient. Dans le rap, les lignes sont floues, les carrières se croisent et les featurings opèrent dans toutes les directions. Pas de nouvelle école, donc. Juste une école aux lignes artistiques identifiables.

Psykick Lyrikah, dont les membres originels Mr Teddybear, DJ Remo et le rappeur Arm sont à l’origine de  Lyrikal Teknik fait partie de ceux qui ont pris racine dans ces ambiances et traversé près de dix années sans fléchir. La formation s’est distendue à plusieurs reprises, mais Psykick Lyrikah est toujours là. Mélangeant son verbe âcre et exigeant, percuté de plein fouet par la nuance et le retour sur soi, aux inflexions électro d’Abstract Keal Agram, revisitant Shakespeare sur scène ou croisant le fer avec Olivier Mellano, Miossec ou avec Iris, PL vient de sortir Derrière moi, un des albums les plus intéressants de ce début d’année. Le quatrième, en vrai.

Les mecs de la nuit...

Tantôt accompagnée de Mr Teddybear ou Robert Le Magnifique, du guitariste Olivier Mellano ou d’Abstract Keal Agram, la formation aux lignes floues voit cette fois-ci le rappeur Arm se présenter seul, à peine épaulé par Tepr et par le compagnon de route Iris.

Accrochée à des (auto)productions de synthèse alourdies de spleen, sa poésie en lingots de plomb ne perd rien de sa hauteur, percutant ce que tous ont cru pouvoir dépasser : la lucidité perdue sous les postures, la fausse envergure des grands discours, les ego gonflés d’orgueil, la course des rats. L’encre grise avance à tâtons sous les mélodies démentes des sirènes numériques, rongée par un relativisme maladif qui l’empêche de tenir même sa propre vérité pour absolue : « A peu de choses près, ce sont les mêmes guerres que l’on mène tous de nos mêmes terres brûlées /…/ A peu de choses, nous sommes comme ceux dont nos écrits parlent souvent » (Personne).

Chant rebelle au milieu des certitudes hardcores, Derrière moi transforme ainsi le petit combat du rap en une exigeante révolte permanente : pas de diatribes anti-UMP ni d’uppercut gauchiste ici ; le verbe d’Arm est une affaire qui vise l’éthique, la morale, l’Humanité. Sous la pression étourdissante de ces beats éclatés en codas amères (Derrière moi), la lutte est intérieure, intime et quotidienne. Sacré putain de disque en vérité.

Derrière moi, Psykick Lyrikah, saison 4

Dans la même veine, Arm défouraillait il y a quelques mois Les courants forts, un excellent split album écrit et enregistré avec le compère Iris, chez LZO Records. Entre réalisme âpre et abstractions, l’alchimie opère dans le fond du cortex, pousse au milieu de mauvaises herbes numériques, claviers atmosphériques et violons en larmes, pour éclater en une poésie désossée suffisamment puissante pour engendrer des images, trop elliptique pour raconter vraiment une histoire.  On y entend la ville et le silence, les égoïsmes, les solitudes, l’absence et le temps qui fuit.

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2 Réponses to “PSYKICK LYRIKAH : TOUJOURS LA…”

  1. glock93 Says:

    Sacré putain de disque en vérité c’est klair ! Il est rare que les gens se penchant sur ce groupe. Tres bon article, qui fait honneur aux racines de ce rap francais différent. De brazza,putain, quelle epoque, ca me rappelle le lycée !

  2. Merci pour ce billet en tant que lecteur ET soutien d’Iris & Arm ^^

    Ca rendrait presque sentimental si on l’était pas déjà !!

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