THE LADIES MAN…

[HOMMAGE] T-Model Ford, le dernier héros du Mississippi est décédé le 16 juillet 2013. En guise d’hommage, je ressors cet interview qui date de 2010.

T-Model Ford n’a pas vraiment changé. Quelques rides de plus, deux tonneaux de Jack Daniels et un pacemaker qui donne désormais le tempo, mais rien de grave. Témoignage vif et vivace des débris du Mississippi blues.

Planque ta femme !

Après cinq disques de blues électrique, T-Model Ford s’offre à 90 ans une fantaisie acoustique : loin de l’amertume électrique de Pee Wee Get My Gun en 1997, The Ladies Man est un petit spectacle de ménestrel intimiste et approximatif, imbibé et intubé. Le dernier héros du Delta y raconte sa vie, planqué sous un patois inconfortable revisité par l’accent local, armé d’un sourire étonnant au regard des désastres qu’il énumère : les disques de son héros Howlin’ Wolf et ses cinq femmes, mais ses embrouilles, le chain-gang et pénitencier de Parchman où il a séjourné (et qui a accueilli aussi la haute garde du Mississippi blues, de Son House à Syke), le boulot à la scierie et quelques galères réglées à coup de couteau. Si Ford a quitté  le label Fat Possum pour les problèmes que l’on sait, l’énième coup de fouet sort via l’excellent Alive Records, qui abrite entre autres les blue-punks sauvages de Left Lane Cruiser dont on reparle asap.

90 balais sur son permis de conduire, 89 pour la sécu, 87 sur la bio officielle. En vérité, personne ne sait exactement !

Théâtre en ruines, roi en loques. Les interprétations un peu brisées de l’anti-héros font dérailler sans trop de scrupules un vieux Willie Dixon ou le « Two Trains » de Muddy Waters, mais la verve tient au corps, et la scie hypnotique d’un poignet encore alerte taille son cru rural dans la plus pure tradition du Mississippi blues. De fait, il est impossible de dater cet enregistrement, qui a eu lieu l’an dernier dans un petit studio du Kansas, mais pourrait très bien avoir été réalisé en 1961.

T-Model Ford – « Two trains » (Muddy Waters)

Et après !? Who feels it knows it, dit la chanson ; Ne cherchez pas plus loin, c’est comme ça et c’est ici :  dans la boue du bayou, dans la poussière des vies cramées par le soleil, dans la fumée des cierges. Le cerveau se brise doucement, se vide jusqu’à devenir émotion pure, liquide céleste. C’est peut être lui, le diable avec son manche, ce vieux T-Model en habit de rien, changé en gratteux à 58 ans. Une vie déjà pétée.

T-Model Ford – « Bon, j’avais 50 balais quand j’ai commencé à jouer, je n’étais pas un bluesman, quoi »

Les bluesmen le sont rarement à temps plein. Avant, ils boivent et ils en chient ; ils évitent l’école et jouent au couteau. C’est ça qu’il raconte, James Lewis Carter Ford. Le blues est un accident, comme le rap. Tout le monde n’est pas Muddy, mais tout le monde a, dans ce Delta qu’il habite depuis 1920, la poisse qui colle aux basques comme la glaise sur les rives du vieux fleuve. Tout le monde attend le train qui file vers le Nord, l’underground railroad, la femme qui s’en va. La vie de T-Model illustre cruellement cette fable d’épinal, mais le rire sonore du bonhomme la transforme en un défi lancé au diable, un coup de lame vers les enfers, un  boogie vivifiant lancé à pleine bourre aux trousses de tous les hellhounds du Delta. Le malin ne peut plus rentrer, le rade est plein à craquer de toutes façons ; viens boire un coup, toi aussi. Ou prendre un coup, aussi.

Ford pourrait être amer mais il ne l’est pas. Précisément, ici, petit chapiteau et fête de campagne. Honky-tonk love, elle a les yeux qui brillent et les mains moites. You dance, I drink, let’s waste the night away ! Ni guitariste exceptionnel ni créateur ensorcelé, Ford est exactement ce campagnard rustre et rigolard qui insinue encore, comme en 1940, que tu ferais bien de planquer ta femme. Rien n’a vraiment changé depuis ces jeunes années où il  fait luire sa dent en or dans les juke-joints de Nelson Street pour attirer les filles : « If i see your woman, she better have a stamp on her / Cause if she flags my train, i’m gonna let her ride / I’m the ladies man ». Compris ?

T-Model Ford – « Nelson Street, c’était l’endroit où ça bardait ! J’avais une dent en or et des beaux cheveux »


Le reste, ici


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