RAP INDEPENDANT : MA PETITE ENTREPRISE…

Enquête publiée dans MAXIMAL N°452, mai 2008.

Pendant que l’industrie du disque pleure, quelques entrepreneurs de rue se taillent des bénéfices colossaux dans le circuit du rap indépendant. Interdit d’antenne, ce rap qui fait son business à l’ombre des tours est en passe de remporter la mise dans un marché en pleine déliquescence. Ca se passe dans le ghetto, au-delà du périphérique, dans la fumée des cierges. Et si le rap revenait à la rue ?

Porte de Clignancourt, Paris. Au milieu des stands de fringues, de matériel à fumer et de voitures d’occasion, le stand du Ghetto Faboulous Gang, bastion d’un rap de rue estampillé 9-3 crache des rimes incandescentes : « Barricade la cité moi j’ai rien à perdre / Et je prie tous les jours pour qu’en France ça pète / Envoyez les CRS et la garde nationale / Alpha ne bouge pas, moi je nique le capital / On chante pas la marseillaise, on est des sans papiers / Do or die yarah, on n’est pas civilisés ». Surgi d’un ghetto en flammes, ce rap sauvage est une des nouvelles valeurs sûres de la musique française, un rap de rue in(pré)visible en passe de rafler la mise sur un marché en faillite. Devant les enceintes, Alpha 5.20, forte tête du crew, jubile : « La crise du disque ?». Originaire de 93, ce jeune rappeur encore inconnu il y a quelques années écoule aujourd’hui sa came aux quatre coins de l’hexagone : « On a sorti notre première mixtape il y a 8 ans, on en a vendu 7000, ça a été un déclic », explique-t-il. Depuis, l’équipe s’est professionnalisée a déposé la marque Ghetto Faboulous « pour pas se faire baiser » et monté une société pour faire tourner le stand, véritable Fnac du rap français au bord du périphérique. « Il n’y a pas de contrat entre nous mais on s’y retrouve. On vit du rap et on en vit bien ». Appliquant à l’univers du disque les règles comptables de ses business de rue, il récolte aujourd’hui les lauriers que l’industrie du disque n’a pas su aller chercher. En 2006, son premier album, Vivre et mourir à Dakar entrait dans le top album pour s’écouler en quelques mois à 30.000 exemplaires. « Je le fais re-presser de temps en temps, ça part tout seul », reprend le rappeur. A quelques kilomètres de là, planqué dans le 10° arrondissement parisien, face au QG de campagne du président Sarkozy, le label Menace Records affiche aussi une réussite sans précédent. Fondé dans les années 90, ce label n’a jamais plié, « en dépit de quelques bilans calamiteux », sourit aujourd’hui son fondateur Bayès, posé sur les disques d’or qu’il amasse depuis 5 ans (Mafia K’1 Fry, LIM, Alibi Montana). Fort d’une dizaine d’artistes signés il affiche « un chiffre d’affaire de 4,3 millions d’euros pour l’année 2007 ». Un peu plus loin, en banlieue Ouest, c’est LIM le patron. Véritable phénomène, ce rappeur de 28 ans qui a fait ses débuts aux côtés de la superstar Booba avant de fonder sa marque Tous Illicites duplique aujourd’hui ses disques à des dizaines de milliers d’exemplaires. Sans bruit, sans promotion ni publicité. Sorti en 2007, son dernier album Délinquant, entré à la première place du top est aujourd’hui disque d’or. Qui dit mieux ? Pas grand monde, même chez les majors qui atteignent rarement ces chiffres avec du rap. Allié à Menace Records, Tous Illicites assure à ses patrons, (LIM et son associé RAT), des revenus conséquents. Sans parler de Dîn Records (Médine) ou de Néochrome, un label parisien qui prend le même chemin que ses aînés à travers les chiffres de ventes de ses poulains Seth Gueko ou Al K-Pote. Et ainsi de suite, tout autour de Paris. Le rap indépendant ne dort jamais.

Mathématiques de rue

A la fin des années 90, lorsque les ventes de rap ont commencé à chuter, les majors ne se sont plus concentrées que sur quelques projets. Parfois boycottés par les radios ou jugé frustres, violents et ingérables, les non-signés s’organisent eux-mêmes dans l’indépendance, parfois par défaut. Mais dès 2000, les disques d’or du label 45 Scientific (Lunatic, Booba) révèlent un marché en pleine expansion et, malgré la réputation sulfureuse de certains labels qui avaient rebuté l’industrie, attirent quelques distributeurs attentifs. Philippe Gaillard, directeur du département des labels en distribution chez Wagram Music (Menace Records, Tous Illicites), explique : « Cette génération d’indépendants capables de se développer en dehors des majors et des contrat de licences est une réalité depuis plusieurs années. Dès la signature de Menace, les premières ventes, de l’ordre de 25.000 exemplaires, m’ont permis de vérifier cette conviction ». Visionnaire, puisque cette poignée de labels représente aujourd’hui pour Wagram plusieurs centaines de milliers de disques. Du côté du rap, la mathématique indépendante s’avère tout aussi lucrative : « Comme on externalise uniquement la distribution, ça devient vite rentable », détaille Alpha. « Les distributeurs te prennent 30 ou 40% sur les bénefs. Le reste, c’est du cash pour toi ». « On est artistes et producteurs », reprend Bayès. « Sur un disque comme « Rue » qui s’est vendu à 55.000 exemplaires, on a dégagé un bénéfice de 600.000 euros. Avec à peine 40.000 euros de promo, c’est un disque super rentable ». Philippe Gaillard confirme : « Pour ces micro-structures l’indépendance demeure plus intéressante non seulement en terme de rentabilité mais aussi de développement et de liberté artistique ». A tel point que certains artistes signés en major produisent parfois eux-mêmes mixtapes et albums de rue, en dépit des contrats d’exclusivité qui les lient à l’industrie (Mac Tyer, Booba, Sefyu). Une manière de fonctionner différente de celle des majors : « On a un business plan à la Master P[1], on sort des disques tout le temps », explique Alpha. « Le rap des années 2000 n’est pas le rap des années 90. Il y a une telle offre que tu dois te démarquer, sortir des trucs ». « Ca relève presque de la logique du deal », remarque Seend, journaliste à Rap Mag. « C’est du rap de quartier, enregistré parfois à l’arrache, de l’artisanat. Mais ça ne s’arrête jamais, on produit en permanence ». Son collègue Vincent Berthe ajoute : « Il n’est pas sûr que le fait de signer en major apporte plus à ces artistes. Existe-t-il réellement 300.000 auditeurs potentiels de rap de rue ? C’est là qu’il y a un vrai changement, dans le fait que ces mecs ne pourraient pas forcément être travaillés en major ».

Béton style

Dans leur frénésie, ces labels indépendants ont su saisir ce que d’autres ont raté. Face aux politiques industrielles, Menace Records, Tous Illicites ou Néochrome optent pour le brut, le proche. Et sont désormais les seuls capables de capturer à chaud l’ambiance de la rue, d’enregistrer, presser et distribuer le résultat en quelques semaines. C’est ce que recherche l’auditeur : la fièvre, l’urgence, la rue, le truc brûlant enregistré la veille. Relayés sur internet par des milliers de blogs et de sites spécialisés (Booska-P, Ndahood), ces artistes sont directement connectés à ce public qu’ils connaissent : « Le web a tout révolutionné », précise Yonea, fondateur de Néochrome. « Désormais, on a un média. Le dernier clip de notre artiste Seth Gueko a été vu un million de fois sur le web, ce qui signifie qu’il y a un public en face même si on n’est pas en rotation télé. Et on n’hésite pas à mettre es vidéos et des nouveaux titres en ligne régulièrement. C’est un vrai travail d’indé, sur la longueur ». Proches du béton et de leur public, ces artistes n’ont ainsi pas besoin d’une grosse promotion, ils sont juste présents. LIM n’est pas une star mais un mec de quartier qu’on croise dans son studio, véritable lieu de vie au cœur de Pont de Sèvres. Sur ses disques et sur ceux d’Alpha le ghetto parle au ghetto, histoires de bicrave, de règlements de compte, de filles seules, de frères en taule, de cousins qui traversent la Méditerranée. Le béton, la marge, le cri. Bande son pour une émeute. Sans doute, au-delà des considérations juridiques et financières, l’indépendance est aussi un choix éthique : « Avec mon associé Rat, on met nos couilles sur la table, on investit et on sort des disques », explique LIM. « C’est un choix assumé. Je sais que des majors ont pensé à moi et je les remercie. Mais leurs contrats, ils peuvent se les garder. Je le dis sans haine. Je veux juste essayer de me débrouiller seul »[2].

Prenant comme référence les parrains de la West-Coast NWA ou le sudiste Master P., multimillionnaires de la rue américaine, le rap hexagonal inonde le marché de milliers de voix directement propulsées du ghetto jusque dans ta piaule. Un artisanat de rue que l’industrie a jugé communautaire ou anarchique mais qui s’est révélé rentable grâce à la roublardise visionnaire de quelques capitalistes du bitume. Plus réaliste et efficace que bien des stars du genre, ces rappeurs font honneur au style. « C’est très bien comme ça », conclut Bayès. « Finalement on fait des disque d’or avec des trucs que personne ne voulait ». Et ce n’est que justice. Ce rap revient à la rue parce que c’est à elle qu’il appartient. LIM, Boulox, RAT, Menace Records, Seth Gueko ou Alpha 5.20 en sont les héritiers.

Ghettographie sélective
Lunatic – Mauvais Œil (45 Scientific – 2000)
Néochrome – vol. 1 – (Néochrome – 2000)
LIM & Alibi Montana – Rue (Menace Records – 2005)
Alibi Montana – Numéro d’écrou (Menace Records – 2005)
Tous Illicites – Triples violences urbaines (Tous Illicites – 2006)
LIM – Délinquant (Tous Illicites – 2007)
Alpha 5.20 – Vivre et mourir à Dakar (Ghetto Faboulous – 2007)
Seth Gueko – Drive By en Caravane (Néochrome – 2008)

Bayès, fondateur de Menace Records, à propos des premiers pas du label

Bayès, fondateur de Menace Records, découvre le business dans les années 90


[1] Patron du label américain No Limit, qui s’est rendu célèbre en inondant les bacs et en signant à tour de bras les héros de son quartier.

[2] In Rap Mag n°28, aout 2007.

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5 Réponses to “RAP INDEPENDANT : MA PETITE ENTREPRISE…”

  1. Bonjour,

    Je travaille actuellement sur le prochain film d’Audrey Estrougo, au service décoration.C’est une comédie musicale sur les sans-papiers, une sorte de Roméo et Juliette à Barbès. Nous tournons dans les rues de Paris et en Studio.Nous devons donc recréer l’ambiance des rues de ce quartier et pour cela nous aurions besoin d’affiches pour tapisser les murs des décors à certains endroits.
    Lors de mes recherches pour des affiches de concerts de Rap je suis tombée sur votre nom,je suis allée voir votre site et c’est pourquoi je me permet de vous contacter.Seriez vous d’accord pour nous fournir des affiches de différents artsites? Cela vous fera de la publicité et vous nous seriez d’une grande aide!!
    En attendant votre réponse,je vous remercie,
    Cordialement,

    Marie Caillois
    Assistante déco
    06.61.90.21.52

  2. moi j dit trop demesure aux fure a msure qula msure d apret les on dit de sisteme nous saurait tu ta l ussure moin sure jvous rassure en vue quses son r surgise et dursise au seins d cete conjoncture ou il en nest d venue plus que dure d sen n instorer un futur

  3. Bonjour, Nous sommes les NTMY (nice to meet you) un groupe indépendant de musique Rap, RnB.Nous avons sorti notre première mixtape dans une clé usb qui a la forme de notre logo. En effet l’industrie du disque est en crise, nous nous adaptons en proposant un produit révolutionnaire et original.
    On ce tourne alors vers vous qui vous intéressez au groupe indépendant en espérant pouvoir figurez sur votre site et pourquoi pas organisé une rencontre.

    Notre dernier clip « insomnie » : http://www.youtube.com/watch?v=sN-1sq6PDZw
    Le clip précédant Insomnie « LDSC » : http://www.youtube.com/watch?v=R1u2cQhNpPc
    Notre page facebook : https://www.facebook.com/#!/ntmybusiness
    Notre adresse mail : nmyofficiel@gmail.com

    Salutations.

    NTMY.

  4. Je viens vers vous, vous présenter le premier extrait, intitulé « Le cancer de l’amour », du futur projet de Sundness.
    Ce dernier est actuellement en préparation, sa sortie est prévue courant 2014.

    Auteur-compositeur-interprète indépendant, Sundness est un artiste qui a posé ses valises en Belgique après avoir grandi entre Paris et Marseille. Spectateur d’un monde qui défile à toute allure, il prend le temps de conter ces moments qui font sa vie …. qui font la Vie. Partageant ses émotions au travers d’une musique hétéroclite, Sundness touche un large public. Tout le monde peut, à un moment ou un autre, se reconnaître dans ses chansons.

    En février 2011, il sort son premier album, intitulé « Mon quart de siècle », intégralement produit et distribué par ses propres moyens. Malgré quelques articles presse-radio-TV sur des chaînes locales, le manque de contacts pertinents ne lui permet pas une large diffusion.

    Sundness ne se laisse pas abattre, de toute manière la musique est trop importante pour qu’il abandonne. Après deux ans de silence, il revient donc avec la préparation de ce nouveau projet.

    La diffusion de ce premier extrait sur votre blog/site serait un sacré coup de pouce afin de contribuer à faire avancer Sundness.

    Merci d’avance.

    Julie D.

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